Dont Juan ou le plaisir de séduire en trois actes

Dont Juan ou le plaisir de séduire en trois actes

PREMIER ACTE

UN APPARTEMENT, LE JOUR

Comme toujours, le téléphone de Jean-Charles n’arrête pas de sonner. Barbara l’appelle pour l’inviter à déjeuner. Stéphanie voudrait savoir comment s’est passé son séjour à la montagne. Sabine le rappelle, n’ayant pas apprécié son absence à la fête quelle avait organisée. Il répond à toutes de la même voix cajoleuse, il ricane quand il sent que les questions se font plus pressantes, dévie la conversation sur les potins du jour et promet vaguement de reprendre contact. Puis il raccroche.

Jean-Charles ferait des ravages même s’il n’était pas un journaliste célèbre. Mais ce fait augmente beaucoup la fascination qu’exercent ses quarante ans, sa barbe grisonnante et son sens de la repartie. Il offre l’image d’un navigateur conquérant. En réalité, c’est un homme poussé par un impérieux besoin de plaire, et parfaitement incapable de faire une rencontre sérieuse. Ses relations amoureuses tissent une sorte de toile affective qui peu à peu l’étouffe. Ce n’est que lorsqu’il se sent pris au piège que Jean-Charles essaie de fuir par tous les moyens.

Sa maîtresse du moment ne sait plus où elle en est. La veille encore, Jean-Charles ne parlait que de partager sa vie et le voilà soudain, indolent et passif, comme s’il voulait rompre. Mais il n’a pas le courage de jouer à fond le rôle du méchant. Mieux vaut laisser pourrir la situation d’elle-même, en espérant que l’autre se lasse. Jean-Charles est allé jusqu’à organiser de véritables tentatives de « suicide » sentimental : un soir, il a invité ensemble deux de ses amies en espérant que cette rivalité en ferait fuir au moins une !

En fait Jean-Charles tente de concilier deux besoins opposés : la sécurité et le risque. Il satisfait au premier en fréquentant des femmes qui sont la réplique de sa mère : stables et dépendantes au niveau affectif, elles sont facilement dépressives. Elles ne rêvent que de fonder une famille et se demandent pourquoi elles tombent toujours sur ce genre d’individu. Pour l’érotisme, il préfère le risque de la nouveauté et fait appel à de véritables courtisanes, toujours sexuellement disponibles. Mais il les tient à distance parce qu’au fond, après les avoir séduites en ayant organisé parfaitement la première rencontre, il se passerait bien de faire l’amour. Il y a souvent un résidu préadolescent derrière les « hommes- anguilles » comme Jean-Charles.

DEUXIÈME ACTE

UN APPARTEMENT, LA NUIT

Tout le monde en parle avec enthousiasme : Antoine et Claire font partie des gens qu’il est bon de fréquenter. C’est un couple modèle, et pas seulement aux yeux de la bonne bourgeoisie qui se presse chez eux pour des dîners pleins de musique et de conversations légères. Comme ils vont bien ensemble ! Lui est chef d’orchestre et sa conversation est raffinée. Elle est aussi plaisante à regarder que ces figures féminines de la Renaissance dont elle est un critique expert. Il est bien difficile de les imaginer dans le cabinet d’un sexologue, le mien en l’occurrence, en train de parler de la fin prochaine de leur amour, après trois ans d’un mariage en réalité bien orageux.

Antoine vient en réalité me voir bien à contrecœur, sous la menace d’un divorce, car Claire vient de découvrir sa énième trahison, au détour d’un site de rencontre. Ce n’est que la dernière d’une longue série : pour lui, m’avoue-t-il, les femmes sont une drogue. Il a passé son adolescence entre le Conservatoire et les discothèques de la Côte d’Azur, et sa renommée de musicien a grandi au même rythme que sa célébrité de play-boy. Mais un jour ou l’autre il faut bien rentrer dans le rang. Il s’est donc marié, sans comprendre qu’il en était incapable. Il a été fidèle quelques mois, puis il a recommencé à remplir ses agendas du nom de ses conquêtes, accompagné d’un nombre variable d’étoiles, selon leurs performances amoureuses. En découvrant ce guide Michelin de l’amour, Claire est tombée des nues. Son mari, en toute tranquillité, a alors nié l’évidence et lui a déclaré qu’il n’aimait quelle – ce qu’elle s’est empressée de croire, espérant que sa tolérance pourrait sauver un mariage qui, entre un cocktail et une première à l’Opéra était en train de sombrer : partout où ils se trouvaient, son mari était saisi d’une incontrôlable frénésie de conquête, qu’il s’agisse de la baby-sitter ou de la meilleure amie de sa femme. C’est ce que l’on appelle le syndrome de Casanova. Antoine est un véritable cas d’école. Il ne m’a pas fallu longtemps pour découvrir les raisons d’une telle instabilité : la mère d’Antoine, une femme assez superficielle qui ne vivait que de relations sociales, n’avait jamais entretenu un quelconque rapport affectif avec son fils. Il avait été confié dès sa naissance à de diligentes gouvernantes qui avaient été le premier objet de son désir. Comme il n’était pas parvenu à attirer l’attention de sa mère, Antoine s’était alors mis, par besoin d’affection, à séduire ces mères de substitution. Puis il avait élargi son champ d’action au genre féminin tout entier.

Lorsqu’il passe de femme en femme, Antoine n’est animé d’aucune idée de revanche. Il n’a aucune conscience des motivations qui sont à la base de son comportement. C’est un séducteur dénué de méchanceté, sincèrement épris de ses conquêtes et sensible à leurs sentiments. Son adoration est plus forte que le ressentiment qu’il éprouve pour la créature malfaisante qui l’a négligé. Ce qui n’améliore pas sa vie sentimentale. Ses conquêtes lui procurent peu de plaisir, comme tous les Casanova qui, éternellement insatisfaits, recherchent la femme qui saura les combler. Ils ne la rencontrent pas, puisqu’ils demandent à la sexualité ce que l’amour seul peut donner.

TROISIÈME ACTE UN PARC, LE JOUR

Rien n’est plus incongru, en ce dimanche de mai, que cette femme en bas résille et chaussures à hauts talons qui va et vient dans ce parc plein d’enfants et de pères en maillot de coips, l’Ipod rivé à l’oreille. Christiane marche nerveusement et fume cigarette sur cigarette, de plus en plus impatiente. Elle ne sait pas encore que son amant ne viendra pas, qu’il se borne à la regarder, caché derrière un buisson, en savourant le plaisir sadique de ceux qui font souffrir en toute impunité. Christiane finira par repartir, furieuse, mais elle répondra, comme chaque fois, au premier coup de téléphone de son amant.

Joseph est marié et ils sont amants depuis longtemps. Du reste, elle n’est pas la seule femme de la bourgeoisie qu’il traite de la sorte : il en humilie d’autres de la même façon, pour les faire sortir de leurs gonds et les obliger à exhiber la part la plus animale de leur être. Rien ne lui plaît davantage, c’est là sa perversion, dans ce désir rageur de détruire l’apparence, de mettre en pièces la cuirasse dont sa mère se protégeait et qu’il n’a jamais réussi à entamer. Il ne cherche qu’à se faire justice auprès de toutes les femmes qu’il rencontre . Sa technique est basique : il est très gentil lorsqu’il fait la cour, puis il se transforme en un tortionnaire extrêmement efficace. Contrairement à Casanova, Dom Juan est cruel parce qu’il cherche à se venger.

N’ayant jamais été authentiquement aimé, Joseph est incapable d’aimer normalement. L’expression de son affectivité passe par un mécanisme de scission des affects extrêmement complexe : Dom Juan réserve à sa femme toute sa bonté et sa tendresse et à ses maîtresses occasionnelles, une méchanceté qui revêt un caractère érotique. C’est que la coloration incestueuse des sentiments qu’il porte à sa femme affadit l’érotisme conjugal. D’ailleurs, sa femme, qui lui voue un véritable amour, ne supporte plus son infidélité endémique, d’autant qu’il a, pour sa part, des exigences infondées : infidèle par vocation, il demande à sa femme une fidélité absolue. C’est donc la crise. Une crise qui sera pour lui l’occasion de comprendre beaucoup de choses, notamment qu’il ne supporterait pas que sa femme reproduise les trahisons dont il se sentait victime quand sa mère l’abandonnait. Malheureusement, leur séparation semble inéluctable.


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