Le syndrome du Fujiyama

Le syndrome du Fujiyama

Quel rapport y a-t-il entre le Liban et le Japon ? Je n’arrête pas de me poser la question devant cette belle Libanaise de trente ans, très typée, qui est négligemment assise devant moi. Elle devrait m’évoquer les tentes bédouines du désert de Galilée plutôt que les neiges éternelles du Fujiyama. Pour l’instant nous sommes à Genève et Fatima me raconte qu’elle a épousé un Italien, pour qui elle éprouve beaucoup d’affection mais peu d’attirance. Elle ne connaît pas l’orgasme, elle le feint parfois après une pénétration vécue dans la plus grande indifférence. Elle n’est excitée que par les préliminaires érotiques. Et encore, à peine. Un an auparavant, elle a pris un amant. Dommage qu’elle n’ait pas non plus d’orgasme avec lui, malgré son excitation. À présent, elle est assaillie de remords.

Mais qu’est-ce que le Fujiyama vient faire là-dedans ? Difficile de faire le lien, même lorsqu’elle raconte cet épisode de son enfance, qu’elle relie à ses difficultés sexuelles actuelles. Elle avait à peu près treize ans quand sa sœur a commencé à l’utiliser comme couverture. Celle-ci déclarait à ses parents qu’elles sortaient ensemble, déposait Fatima dans un jardin public et ne venait la chercher qu’au bout de quelques heures, passées avec son petit copain du moment. Fatima avait peur d’être découverte par ses parents et brûlait d’envie de savoir ce que faisait sa sœur pendant qu’elle lisait des bandes dessinées et des fables. Elle s’est créé peu à peu un monde de fantasmes excitants autour du petit Chaperon rouge et du grand méchant Loup, et elle a maintenant besoin de ces images pour s’exciter. Fatima souffre en somme d’une sorte de dissociation : elle est à la fois romantique et morbide. Elle est excitée par la sexualité masculine, mais prend en même temps bien soin de ne choisir que des partenaires froids et distants. Je comprends maintenant pourquoi j’avais le Fujiyama en tête. Sur ce volcan, les neiges éternelles refroidissent la lave sous- jacente. Fatima n’est pas frigide mais, comme la lave qui peut jaillir d’un moment à l’autre, elle « bout » trop vite. Comme le volcan, elle risque l’explosion au lieu de laisser monter progressivement les sensations dans tout son corps. Fatima a tenté de régler le problème à sa façon : en mettant un « couvercle » sur sa sexualité (de la neige sur un volcan) et en s’interdisant de le soulever. L’orgasme lui est donc impossible. Je la sens extrêmement tendue ; elle interrompt souvent son discours pour pleurer, comme si ses larmes pouvaient éteindre l’incendie quelle porte en elle.

Une année passera, au terme de laquelle, grâce à une difficile et intense psychothérapie, Fatima connaît de nouveau l’attirance physique au sein de son couple. Ce qui prouve bien que les accidents de parcours de la vie à deux ne peuvent être considérés seulement comme des événements conjoncturels, mais comme la répétition d’une situation qui a ses invisibles racines dans le passé.


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